Aujourd'hui, c'est le grand jour. Le jour J. L'heure H. Je quitte le magasin. Quel bonheur ! Adieu néons, foules, et jetons de caddies mal enclenchés. Libéré, délivré, Dehors me voici !
Telles étaient mes pensées lorsqu'enfin je quittais le magasin.
Hélas ! J'ignorais ce qui m'attendais !...
Personne ne m'avait prévenu de cette chaleur suffoquante, que dis-je, irrespirable, du dehors ! A peine passées les portes que je regrettais déjà la climatisation du magasin !
Mais que diable, un peu de courage ! Découvrir le monde nécessite de sortir de sa zone de confort, après tout !
Nous voilà donc partie en pleine campagne. La vraie campagne. Celle des champs de blés, des tracteurs et des provinciaux. Quinze minutes de voitures, évidemment, car pas de transports en commun par ici. Une décapotable ? Que Nenni ! Seulement une voiture sans climatisation un jour de canicule. Fenêtres ouvertes obligatoires, alors. Tant pis pour la décapotable !
Nous voici arrivés sur place. Je constate, ravi, que mon hôte du jour a emmené tout plein d'encas sains pour son escapade campagnarde. Pas de surprise, car je suis bien placé pour savoir qu'elle fait chaque semaine un détour par le rayon fruits et légumes, où elle se sert allégrement. Ah, qu'il est bon de voir des humains manger sainement !
Mais, attendez un peu... pourquoi ces jolis carottes finissent-elles au fond d'un seau avec des pommes du troisième âge ? Vous savez, ces pommes hors côtes, toutes ridées, pleines de taches, dont personne ne voudrait même en panier anti-gaspi ?
C'est là qu'un bruit régulier et inconnu a commencé à se faire entendre. Je n'en avais jamais entendu de pareil. Pas des enfants en colère, ni même pressés de sauter dans un caddie. Pas non plus ces adultes impatients, qui malmènent d'une main le jeton tout en tenant dans l'autre leur smartphone de malheur.
Non. Un cataclop bien particulier. Je sentis mes roulettes s'entre choquer en avisant l'animal qui venait de rentrer dans le hangar. Et réalisais seulement alors ma méprise.
Tous ces jours dans le rayon fruits et légumes. Toutes ces carottes achetées "pour mon petit chat".
Ce n'était pas mon hôte qui les mangeait. Ce n'était pas non plus le petit chat.
Pire encore, le chat n'en était pas réellement un. Et il n'était pas petit non plus.
En lieu et place du chat se dressait devant moi un animal, doté non pas de griffes, mais de sabots. Qui pesait non pas cinq kilos, mais bien cinq cent. Et qu'on se le dise, pour le petit caddie citadin que je suis, cela fait une sacrée différence.
Et voilà comment mon escapade campagnarde douce et paisible s'est transformée en parcours du combattant pour ma survie. Entre la chaleur implacable, les nuées de mouches et de taons insatiables, et ma désillusion de voir mes jolies carottes partir dans l'estomac d'un équidé ingrat, qui n'a même pas ronronné à leur vue... l'épreuve était grande. J'ai bien failli perdre une roulette dans cette histoire, et mes barreaux ont tremblé tandis que je me hissais sur le dos de l'animal, qui m'a ignoré comme jamais on ne l'avait fait auparavant. Tout à ses carottes et à ses pommes moches, il n'a même pas daigné m'accorder un regard, et a même manqué me piétiner sans vergogne lorsque je suis descendu.
Mais j'ai survécu ! Et désormais, je saurais à quoi m'en tenir à propos de tous ces humains qui dépensent sans compter en fruits et en légumes pour leur "petit chat". Et je sais aussi qu'il serait facile, pour ceux qui nous gouvernent, de vendre des carottes moches en filet de 10 kg ou plus, pour tous ces cavaliers qui viennent faire leurs courses en pantalon d'équitation et chaussettes hautes, au mépris de tout amour propre et de dignité. Car ceux-là sont assurément plus enclin à nourir sainement leurs petits chats de 600 kg que leur propre compagnon, qui se plaindra sans doute qu'il n'y a que des carottes pour le poney dans le frigo, et rien pour son propre estomac.
C'était flash caddie, de retour d'un périple non paisible à la campagne.